Tout comme l’épisode intitulé « Un jour sans fin », le titre de cet article fait référence au film éponyme qui raconte les mésaventures d’Al Pacino coachant une équipe pourrie de football américain.

Le film est plutôt sympa mais il faut aimer le foot US et être assez tolérant pour fermer les yeux sur le rôle caricatural de la jeune proprio bombasse (jouée par une pathétique Cameron Diaz) qui n’y connaît rien et qui est donc en conflit permanent avec son entraîneur âgé qu'elle juge dépassé, ce dernier estimant de son côté qu’il n’a pas de leçons à recevoir d’une blondasse écervelée qui se permet de l'ouvrir uniquement parce qu'elle aligne les dollars.

« L’Enfer du Dimanche » vaut surtout le coup pour la scène mythique du discours d’Al Pacino qui mérite à elle seule d’être visionnée.

Je m’arrête là car le reste de l’article n’a strictement aucun rapport avec le foot US. Je vais ici parler de la proposition visant à ouvrir certains commerces le dimanche, et donc à étendre le travail dominical aux salariés de ces entreprises.

À l'époque où c'était un sujet bouillant de l'actualité, j’avais juste pensé à écrire un article là-dessus sans pour autant y travailler en profondeur. Je rectifie donc le tir aujourd’hui, d'autant plus que le gouvernement vient de publier le décret autorisant les magasins de bricolage à ouvrir le dimanche.

 

À titre personnel, ce sujet m’est doublement étranger. Premièrement, quand t’es au chômage, ta priorité est de trouver un boulot qui te permettrait déjà de bosser la semaine. Deuxièmement, mon activité s’exerce dans le cadre d’un travail dit « de bureau », donc seulement du lundi au vendredi. Autant dire que ça ne me concerne pas, que je bosse ou pas.

Donc à la base, je suis assez ouvert sur le sujet ; peu m’importe que les magasins ouvrent le dimanche. Limite, je ne vois pas pourquoi je devrais empêcher de travailler des gens qui ont l’air d’y tenir autant.

Je suis même conforté dans ce point de vue quand je vois les forces en présence du côté des anti, à savoir les syndicats. J’ai constamment le réflexe de me méfier de ces gens-là et de leur condescendance permanente à base de « Vos gueules les prolos, on est plus intelligents que vous, on sait ce qui est le mieux pour vous, faites-nous confiance, vous ne voulez pas travailler le dimanche. »

Contrairement à eux, je n’ai pas la prétention de vouloir dire aux gens comment ils doivent penser et agir. J’aimerais bien avoir ce pouvoir mais ce n’est pas le cas.

Donc là, à chaud et sans trop potasser le sujet, j’aurais tendance à dire que, si des gens veulent bosser le dimanche, c’est leur problème.

Sauf que… en se penchant un peu plus sur la question, ce n’est pas aussi simple que ça.

 

Commençons par étudier le cas des salariés qui réclament l'extension du travail dominical à leurs professions respectives.

Comme je le disais juste au-dessus, on pourrait très bien se contenter d'un haussement d'épaules en se disant qu'après tout, on n'a aucune raison d'empêcher ces gens de travailler le dimanche s'ils le veulent tant. Et « on » se tromperait d’angle de réflexion.

Comme le veut l’adage, « on » est un con.

Parce que justement, les employés en question ne "veulent" pas travailler le dimanche : ils en ont besoin. Cette nécessité est bien évidemment d’ordre pécuniaire, le travail dominical étant synonyme de rallonge sur la feuille de paye ; et pas besoin d'avoir un master en économie pour comprendre qu'un tel bonus est plus que bienvenu en ces temps pénibles pour le portefeuille du français moyen.

Le message est clair : « Par pitié, laissez-nous gagner plus d’argent pour remplir nos assiettes ». Difficile de s'opposer à une telle requête.

J’insiste bien sur le fait qu’ils n'ont pas envie, mais bien besoin de travailler le dimanche ; la différence est énorme, et c'est là que se trouve le cœur du problème.                                                    

En effet, c'est quand même aberrant que des salariés à temps plein ne disposent pas d'assez de ressources pour vivre convenablement et qu'ils soient ainsi obligés de quémander l’immense privilège de pouvoir travailler un jour traditionnellement dédié au repos.

Je suis donc sceptique quand j'entends ces salariés utiliser l'argument du pouvoir d'achat pour arriver à leurs fins. Je pense qu'ils se trompent de combat et qu'ils feraient mieux de se battre pour réclamer de meilleurs salaires plutôt que pour obtenir le droit de travailler le dimanche.

Sauf que le levier financier n'est bien évidemment pas entre leurs mains...

 

La transition est toute trouvée pour parler des employeurs. En effet, puisque les salariés dont nous parlons ici se plaignent de manquer de revenus, leurs patrons pourraient revaloriser leurs salaires plutôt que de leur proposer de travailler le dimanche.

La remarque est d'une incroyable naïveté, n'est-ce pas ?

Les dirigeants des entreprises concernées gagneraient moins d'argent s'ils se contentaient d'augmenter les salaires de leurs employés ; alors qu'en ouvrant leurs magasins le dimanche, certes ils devraient payer un bonus à leurs employés, mais cette hausse de la masse salariale serait compensée par une augmentation de leur chiffre d'affaires. Cette solution les arrange donc totalement.

Oui mais, me direz-vous, si les magasins ouvrent le dimanche, y aura-t-il réellement plus de clients, ou bien est-ce que ce seront les mêmes mais dont la fréquentation sera étalée sur sept jours au lieu de six ? Il semblerait que ce soit la première réponse ; c'est en tout cas l'argument de ceux qui sont pour l'ouverture des magasins le dimanche : selon eux, cela amènerait une hausse conséquente de la consommation, et donc un surplus de croissance pour le pays.

Ainsi, non contents de jouer les bons samaritains avec leurs employés, les dirigeants de ces enseignes parviendraient même à se faire passer pour les sauveurs de la nation.

Au final, c’est donc bien aux patrons que profite le crime puisqu'ils se retrouvent gagnants sur tous les tableaux. Pour autant, ils ne peuvent décemment pas monter au front pour réclamer l'ouverture de leurs magasins le dimanche et, par ricochet, l'extension du travail dominical à leurs salariés. S'ils agissaient ainsi, l'opinion publique crierait au scandale et à la régression sociale ; en revanche, si la démarche vient des salariés eux-mêmes, tout le monde est content.

C'est un peu comme la peine de mort : si vous demandez aux gens s'ils pensent que c'est une bonne idée d'ôter une vie, de céder à la colère et à la barbarie, pour finalement se rabaisser au même niveau que la personne dont ils condamnent les méfaits, la plupart vous répondront non ; à l'inverse, si vous posez la question sous un angle différent en parlant de purger la société d'un être immonde ayant commis des actes inqualifiables, le résultat du sondage s'inversera. Deux résultats différents alors qu'il s'agit à la base d'une seule et même question : êtes-vous pour ou contre la peine de mort ?

Mais laissons de côté ce sujet ô combien sensible et revenons à nos moutons.

Je parlais plus haut de la difficulté de s'opposer à celles et ceux qui réclament, pour leur propre intérêt, de travailler le dimanche. On se retrouve donc ainsi au summum de l’enculade, consistant à céder au chantage affectif venant d'employés qui se font eux-mêmes avoir à ce petit jeu, plus occupés qu’ils sont à réclamer une nouvelle organisation de leurs heures de travail plutôt qu’une revalorisation salariale.

La plus formidable des arnaques consiste à faire faire quelque chose à quelqu’un en lui faisant croire que l’idée vient de lui...

Et qui dit qu'une telle réforme ne va pas amener une dérive dans les recrutements au sein de ces enseignes ? Si deux candidats postulent pour travailler dans un magasin de bricolage, que l'un des deux accepte l'éventualité de travailler le dimanche et que l'autre refuse, d'après vous lequel des deux sera recruté ? Ne pensez-vous pas que ceux qui diront non se tireront une balle dans le pied ?

Je n'irai évidemment pas jusqu'à me lancer dans des prédictions apocalyptiques en imaginant que le travail dominical pourrait être étendu dans le futur aux boulots "traditionnels", ceux qui s'exercent uniquement du lundi au vendredi ; on n'en est heureusement pas là, loin s'en faut. Je dis juste qu'il faut faire attention à ne pas ouvrir la boîte de Pandore : le jour où le travail dominical sera accepté et entré dans les moeurs, il sera trop tard pour le regretter.

 

Finissons notre démonstration en trois points avec le dernier acteur du triptyque concerné par le travail dominical : le consommateur.

Si je ne suis pas trop largué, les commerces qui pourraient ouvrir le dimanche seraient principalement les enseignes de la grande distribution ainsi que les magasins de bricolage.

Que des gens aient besoin de faire quelques achats alimentaires d'appoint le dimanche, je peux le concevoir ; et encore, il y a déjà des commerces de proximité qui ouvrent ce jour-là et qui, soit dit en passant, souffriraient énormément d'une telle concurrence.

Mais en ce qui concerne les emplettes liées au bricolage, je suis beaucoup plus sceptique. Franchement, on a tant que ça besoin d’aller à Casto' le dimanche ? Y a-t-il vraiment autant de bricoleurs du dimanche qui retapent leur baraque, qui ont absolument besoin d’un sac de ciment ou d’un pot de peinture, et qui ne peuvent pas trouver 30 minutes le samedi pour s'en charger, voire attendre la semaine d’après ?

Ne perdez jamais de vue que l'objectif des connards du marketing (et je suis bien placé pour en parler) n’est pas de proposer un produit ou un service répondant à un besoin, mais bien de créer le besoin en amont.

Quand les magasins seront ouverts tous les jours de la semaine, on y passera nos dimanches en se demandant comment on faisait avant, parce qu’on aura justement oublié qu'on s’en sortait très bien auparavant avec des magasins ouverts « seulement » six jours par semaine.

Y a pas de progrès là-dedans.

Je ne veux surtout pas tomber dans le cliché de l’anar' altermondialiste portant un t-shirt du Che et hurlant « Nos vies valent plus que leurs profits », mais je pense quand même que, sur le principe, il n’est pas plus mal de conserver un jour dans la semaine qui soit fermé à la consommation.

Au lieu de dépenser vos maigres économies au rayon outillage, z’avez pas plutôt envie de sortir bobonne, les mioches, le clébard, les vélos, le jambon-beurre et d’aller faire un tour en forêt ? C’est un peu à ça que sert le dimanche, non ?

Surtout que bon, même si je ne crois pas en Dieu, le fait est qu’il y a un héritage judéo-chrétien dans ce pays sur lequel on chierait volontiers en ouvrant les commerces le jour du Seigneur.

« Et le septième jour… bah il retourna travailler car, en vérité je vous le dis, les magasins étaient toujours ouverts. »

J’insiste sur ce point : je ne crois pas en Dieu. Je suis juste une pourriture opportuniste qui est prêt à utiliser n’importe quel argument pour rallier les gens à sa cause.

 

Parce que oui, je me rends compte en me relisant que cet article, prétendument neutre à la base, défend en fait une cause : je crois que je suis un peu contre le travail dominical…

Pourtant, à la base, le but de cet article était juste de faire un tour de table des acteurs concernés. Je n'avais initialement pas prévu d'exposer autant d'arguments pointant dans une seule et même direction.

Cela étant dit, je ne suis pas fermé au débat (n'hésitez pas à donner votre point de vue, les commentaires sont là pour ça !) et je n’en fais pas non plus une question de vie ou de mort.

En tout cas, pas au point de surmonter mon agoraphobie (ou ochlophobie, je sais pas trop) et d’aller me mélanger avec la foule pour manifester contre cette éventuelle réforme.

Faut pas déconner.

 

Et là, vous vous dites : « Ayé, enfin fini, je vais pouvoir écouter mon petit générique qui est forcément Sunday Bloody Sunday. »

U2 ? Non mais ça va pas la tête !!! Et pourquoi pas Nirvana tant qu’on y est…

« Les oreilles, c’est comme le cul : ça se lave !* »

 

Générique : La Chanson du Dimanche – Super Pouvoir d’Achat

 

* Tu nous manques, Gégé…