Comme son nom l’indique, cet article est la suite directe de l’épisode précédent. Il est donc tout autant concerné par ce que j’écrivais dans l’introduction de son prédécesseur. Si vous êtes arrivé sur ces pages par hasard et que ceci est le premier article que vous lisez, je vous recommande fortement d’aller lire la première partie qui vous facilitera la compréhension de cet épisode 42. Surtout qu’il va commencer pile là où le précédent s’était arrêté.

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Je reviens donc deux jours plus tard pour cette fameuse journée de formation. Je retrouve mon nouvel ami manager, donneur de leçons et distributeur de cloches à ses heures perdues. J’apprends qu’un autre demandeur d’emploi est venu subir le même sort ce jour-là. Il suivra un commercial tandis que j’irai avec le manager. Du coup, ce dernier se met à me tutoyer. Pour ma part, je suis toujours en entretien, ce n’est que la seconde fois que je vois ce mec et, accessoirement, je ne peux déjà pas le blairer. Je m’en tiens donc au vouvoiement.

Et d’ailleurs, je ne peux pas non plus blairer son collègue, le commercial. Le mec est un cliché à lui tout seul : accent du sud très prononcé, grande gueule, chaîne autour du cou, trois pots de gel vidés sur ses cheveux pour une coiffure en piques en mode Super Saiyen (la couleur en moins)… Bref, le gars tape-à-l’œil par excellence. Autant dire que, finalement, je ne suis pas mécontent de la répartition des binômes.

Nous sommes également accompagnés d’un petit jeune qui vient d’être recruté et qui effectue donc là sa première journée de travail. Notre joyeuse bande des cinq monte en voiture pour se rendre dans une ville située à un peu moins de cent kilomètres.

Pour passer le temps, le manager nous bombarde de questions sur nos parcours respectifs, sur nos loisirs, les sports qu’on aime, leur actualité, les clubs qu’on supporte… etc. Il s’agit probablement d’un prétexte pour nous faire parler et pour apprendre à nous connaître mais, comme vous le verrez un peu plus tard, la manœuvre a un autre but.

Toujours au cours du trajet, le manager demande à son collègue « Je paye l’essence et toi le péage ? », me confirmant ainsi ce que j’avais lu dans l’article sur Internet : il n’y a pas de petites économies pour cette entreprise qui laisse ses salariés prendre tous les frais à leur charge.

Entre l’accueil du matin et la longueur du trajet, l’horloge indique déjà la fin de matinée. Donc plutôt que d’aller prospecter une petite heure, de manger puis de repartir bosser, le manager nous soumet l’idée d’aller déjeuner dès maintenant afin de pouvoir consacrer le reste de la journée au démarchage. Nous sommes enchantés par cette suggestion, il se propose donc de nous inviter au restaurant.

Non je déconne, bien sûr. Ce sera McDo, et chacun paye sa part.

Mais l’investissement sera amorti car, en plus du repas, nous allons avoir l’immense privilège d’assister à un petit spectacle improvisé par le commercial à la grande gueule. Pardon, à la « forte personnalité ».

À chaque fois que l’un de nous passait commande, il se voyait remettre la traditionnelle feuille de coupons de réductions détachables. En attendant son menu, le commercial consulte les réductions et constate que l’une d’entre elles aurait pu s’appliquer à la commande qu’il vient d’effectuer. Il demande donc à l’employée du McDo pourquoi il a dû payer plein pot et lui fait remarquer qu’il aurait pu bénéficier de la réduction si on la lui avait donnée AVANT de passer sa commande.

Quand je dis « il demande » et « il fait remarquer », comprenez par là qu’il se met à gueuler et à faire de grands gestes avec ses bras. Alerté par le bruit, le manager du McDo arrive donc pour essayer d’éteindre l’incendie. Il explique calmement qu’il n’y a là aucune arnaque : le client passe sa commande au prix normal, puis on lui donne les réductions qu’il pourra utiliser les prochaines fois. Le commercial ne veut rien entendre et continue de faire son scandale et de pourrir le pauvre manager. Même si son raisonnement n’est pas illogique en soi, la position du McDo se tient également. Et cet abruti n’a apparemment pas pensé une seule seconde que cette stratégie du « Revenez, ce sera moins cher la prochaine fois mais pendant une durée limitée » existe ailleurs ; la fête du cinéma, par exemple…

Après d’interminables minutes, il finit par se calmer et par mettre fin à son pitoyable numéro. Le manager (de l’agence, pas celui du McDo) nous dit en souriant : « Les commerciaux, ça négocie tout le temps. » On se serait bien passé d’en avoir la démonstration, les employés du McDo également.

 

Fini de rigoler, il est grand temps de se mettre au boulot. Le commercial et son candidat vont de leur côté, le petit jeune débutant nous suit mais doit voler de ses propres ailes et travailler seul. Il va dans un immeuble, le manager et moi nous dirigeons vers un autre. Ce dernier me donne une ultime recommandation : « Tu te contentes d’observer, tu dis rien. »

T’inquiètes pas, mon coco ; je reste concentré pour mémoriser ce que je m’apprête à voir.

Je découvre alors la technique ultime pour franchir le barrage de l’interphone et entrer dans les immeubles. Je pensais bêtement qu’il suffisait de se présenter comme un commercial venant proposer un produit ou un service. Que nenni…

Rétrospectivement, c’est vrai que c’est débile comme raisonnement. Vous ouvririez, vous, à un mec qui vous annonce qu’il vient pour vous emmerder avec son démarchage ?

Un bon gros mensonge fera office de sésame : « Bonjour, je suis le technicien qui vient pour les travaux de dégroupage, merci de m’ouvrir. »

Surtout, ne pas demander « Pouvez-vous m’ouvrir ? » car vous prenez alors le risque que l’on vous réponde non. Vous exigez, point barre.

Et figurez-vous que les gens s’exécutent. Au pied de l’immeuble pourrait se trouver un violeur, un témoin de Jéhovah ou, pire encore, un VRP ; peu importe, le mec en impose par son ton autoritaire et ça marche.

J’expérimente ensuite le quotidien du commercial : la porte close (et non la maison close, sinon j’aurais accepté le poste les yeux fermés). Forcément, il n’y a pas que des chômeurs et des retraités ; du coup, une journée-type de travail consiste principalement à taper aux portes, à attendre quelques secondes puis à essayer la suivante. Au passage, le manager me fait gentiment remarquer que « là, je prends mon temps parce que je suis avec toi, mais sinon je monte et je descends les escaliers beaucoup plus vite. » Trop aimable.

Après plusieurs essais infructueux, nous finissons enfin par voir une porte s’ouvrir. L’heureuse élue est une demoiselle qui s’avère être une toute jeune maman en train de faire manger son petit chou. Le manager ne laisse évidemment pas l’occasion de se faire bien voir auprès d’une future cliente potentielle. Il commence donc tout naturellement par faire des compliments sur le bébé en question, tout en faisant son speech habituel sur le service qu’il essaye de lui refourguer.

Puis, ayant remarqué au mur une horloge aux couleurs de l’Olympique de Marseille, il oriente la discussion vers le football. Il affirme ainsi qu’il est également supporter de l’OM puis il dit, en me désignant : « J’ai mon collègue là, le petit jeune, il supporte Paris alors il me chambre. Mais vous avez raison, c’est l’OM les meilleurs. »

C’est pour ça que je vous disais tout à l’heure que les questions qu’il nous posait en voiture n’étaient pas anodines. Une heure auparavant, le mec ne connaissait rien au foot ; et là, il se fait passer pour un supporter pur et dur de Marseille.

Avec ce magnifique combo « bébé + foot », la nénette est dans la poche. On va dire que ça fait partie des petits trucs du métier.

 

J’ouvre une parenthèse pour vous parler du service que le manager a essayé de vendre tout au long de cette journée. Il s’agit d’un abonnement classique télé/téléphonie/Internet moins cher que la concurrence. L’offre faite aux clients potentiels consiste ainsi à changer leur forfait actuel contre un autre similaire, tout en économisant quelques euros par mois. Il n’y a donc aucune arnaque, en apparence tout du moins…

En effet, le manager omet volontairement de préciser au client qu’il s’apprête à changer d’opérateur s’il signe le contrat. Afin de coller à son bobard – à propos des travaux de dégroupage – qui lui permet d’entrer dans les immeubles, et probablement aussi afin de ne pas éveiller les soupçons du client qui risquerait de se braquer si on lui parle de changer de fournisseur, le manager lui annonce simplement que son forfait actuel va évoluer : il bénéficiera de services identiques ou légèrement améliorés (meilleur débit Internet, par exemple), en fonction de son abonnement actuel.

Parfois, certains clients demandent s’ils vont garder leur opérateur actuel ; et dans ce cas, le manager répond honnêtement. Mais tous ne posent pas la question donc, la plupart du temps, le sujet n’est abordé qu’à la toute fin de la visite. Ainsi, si le client signe, le manager lui précise qu’il recevra un nouveau matériel lui permettant d’accéder à tous les services, et qu’il devra renvoyer l’ancien à son précédent opérateur… et résilier le contrat qui le liait à lui.

 

Revenons à notre cliente. Elle est intéressée par l’offre que lui fait le manager pour avoir le téléphone illimité vers 791 pays, 12857 chaînes de télé et Internet illimité à 150000 Méga. Petit détail toutefois, elle n’a pas de PC pour l’instant. La raison est malheureusement simple : elle vient de se séparer de son compagnon et c’est à lui que l’ordinateur appartenait.

En la voyant remplir le formulaire d’abonnement, je constate à sa date de naissance qu’elle est un peu plus jeune que moi. À tout juste 25 balais et probablement sans emploi (sinon elle ne serait pas chez elle en pleine journée et elle ferait garder son enfant), la pauvre se retrouve donc seule avec un loyer à payer, et mère célibataire d’un petit bout qui ne sait pas encore dire « papa ». Remarquez, ça ne lui servira sûrement jamais (je sais, j’irai en enfer, pas de souci là-dessus…).

Autant dire que, même si le contrat qu’elle vient de signer n’est en aucun cas une arnaque, son cas me conforte dans mon idée que je ne suis pas fait pour ce métier. Il me serait absolument impossible d’ignorer les malheurs des gens chez qui j’entre, en me disant que je ne dois pas y penser car je ne suis là que pour leur refourguer ma came.

Le manager n’a évidemment pas autant d’états d’âme. Il se permet même de lui dire que, quand elle pourra se racheter un ordinateur, elle aura une super connexion Internet. C’est sur ces paroles pleines de bon sens que nous la quittons.

Ce premier contact me laisse un goût plus qu’amer, et la journée ne fait que commencer…

 

Notre petite tournée continue en suivant le même protocole : toujours les mêmes bobards pour pénétrer dans les habitations, toujours les mêmes entourloupes pour faire signer les contrats, toujours les mêmes amabilités de circonstance… Enfin presque. En effet, le manager ne joue la carte du copinage que tant que la personne en face est intéressée par ce qu’on lui propose. Si elle ne souhaite pas signer, le manager enlève son sourire, son visage se ferme, il tourne le dos brusquement et se barre littéralement comme un voleur en disant au revoir du bout des lèvres. La poignée de mains en guise d’au revoir n’est réservée qu’aux nouveaux clients.

Ah bah oui, la gentillesse c’est uniquement pour ceux dont on espère la signature. Une fois que la personne démarchée a dit non, elle peut crever la gueule ouverte. Pas de temps à perdre en politesses non commerciales, il y a d’autres appartements à visiter. Ce splendide numéro de Docteur Jekyll et Mister Hyde m’a réellement scotché la première fois, à tel point que j’ai failli être semé par mon aimable binôme qui ne semblait pas vouloir m’attendre, probablement trop habitué à se barrer en 3,8 secondes à chaque échec.

J’ai tout de même eu droit à une réjouissante petite récréation. Le quotidien du VRP comporte aussi, malheureusement pour eux, son lot de grognons et d’excités en tout genre qui n’apprécient que très modérément le fait que quelqu’un vienne taper à leur porte à des fins mercantiles.

Ouais, des fois je fais des phrases trop bien avec des mots compliqués, et puis des formulations qui claquent, et tout et tout.

Bref, on est tombé sur un gars dans ce genre-là. À la base, c’est madame qui nous a ouvert. Mais après tout juste quelques secondes de discussion, monsieur est intervenu. Ayant compris le but de notre visite, il a directement pété un câble et s’est mis à nous gueuler dessus pour bien nous faire comprendre son ras-le-bol des vendeurs en porte-à-porte qui ne seraient, selon lui, que des arnaqueurs, des méchants, des pas beaux, des mangeurs d’enfants… etc.

Limite, tu te dis que c’est le bouseux de base qui sort son fusil dès qu’un rôdeur approche de sa propriété. J’aurais presque trouvé ça marrant qu’il le fasse, comme pour venger tous les clients précédemment abusés par cette entreprise en général et par ce manager en particulier. Puis je me suis rappelé que, le cas échéant, je serais moi aussi du mauvais côté du flingue. Nous avons donc immédiatement fait demi-tour afin de ne pas énerver encore plus ce charmant monsieur.

Toutes mes excuses pour le paragraphe précédent qui n’avait pas pour but de caricaturer le monde paysan. J’ai bien évidemment le plus grand respect pour nos amis ruraux, je regarde souvent « L’amour est dans le pré », et même qu’une fois j’ai vu une vache en vraie.

Ce sera mon seul souvenir « rigolo ». Globalement, la journée a été aussi pourrie que ce à quoi je m’attendais. Voire pire, comme vous allez pouvoir le constater avec les deux anecdotes que je vais vous narrer et qui sont très révélatrices de la personnalité de mon accompagnateur.

 

Notre parcours nous amène dans une nouvelle résidence. La porte de l’un des appartements s’ouvre et laisse apparaître une adolescente qui nous informe que sa mère est bien là, mais qu’elle est en train de dormir car elle a travaillé de nuit.

Si vous pensez que nous sommes immédiatement passés à l’appartement suivant, vous êtes aussi naïfs que je l’ai été sur le moment. Je m’étais en effet imaginé que le manager n’insisterait pas au vu des circonstances. Et pourtant…

Techniquement, il ne l’a pas fait. Il a joué son coup de manière beaucoup plus subtile en restant planté devant la minette et en prenant un air embarrassé, du genre « Scrogneugneu ça m’arrange pas, c’est hyper important, il aurait vraiment fallu que je lui parle ».

Et le miracle arriva : la jeune demoiselle, pleine d’empathie pour ce pauvre manager désespéré par un tel coup du sort, s’est elle-même proposé d’aller réveiller sa mère ! Et bien évidemment, ce gros malin a accepté cette offrande tombée du ciel. C’est ainsi que nous sommes entrés dans l’appartement et nous nous sommes installés, en attendant que la maîtresse de maison émerge de sa sieste. Je serais bien resté dehors pour vomir mais je pense que je me serais fait engueuler.

Encore plus hallucinant, la mère nous a accueilli avec le sourire et a joué le jeu en écoutant le manager lui faire son topo de vendeur. Ça m’a vraiment surpris sur le coup car, du peu que j’en ai vu, elle ne me semblait pas « faible » de caractère, bien au contraire. Je m’attendais plutôt à ce qu’elle nous envoie chier en nous faisant remarquer notre manque de savoir-vivre, ce en quoi elle aurait eu totalement raison. Elle nous a toutefois confirmé qu’elle avait eu une nuit bien fatigante et qu’elle profitait d’un repos bien mérité avant notre arrivée, mais sans nous faire le moindre reproche.

En prenant congé de cette très (trop ?) aimable petite famille, je n’ai pas entendu de bruit de claquement de chair. Il semblerait donc que la jeunette qui nous a ouvert ait échappé à une bonne grosse gifle maternelle qu’elle n’aurait pourtant pas volée. En revanche, je ne préconise pas la bifle paternelle : on n’est pas dans le Nord.

 

Mais cette anecdote n’est rien à côté de mon moment préféré de la journée, celui qui résume à lui tout seul cette expérience unique ainsi que la mentalité de cette entreprise et de son manager. Quand je dis « préféré », il faut comprendre que cela signifie « le plus horrible ». Installez-vous bien, nous allons repousser les limites de l’égoïsme, du mépris et de l’enculade.

En allant toquer à une autre porte, nous sommes accueillis par un vieux monsieur très aimable mais dont l’état de santé laisse franchement à désirer. Recroquevillé sur lui-même, s’exprimant lentement et ayant toutes les peines du monde à se déplacer, ce pauvre homme semble être complètement usé par la vie. Par ailleurs, il vit seul dans un appartement aux pièces exiguës et aux meubles jonchés de photos de famille. Il ne faut pas être un devin pour en déduire que sa vie sociale est plus que limitée, et qu’il doit voir les membres de sa famille bien plus souvent en photos qu’en vrai.

Tout cela ne l’empêche pourtant pas de conserver son sourire. Il n’en sera pas récompensé.

Le manager commence son baratin habituel sur le service qu’il a à lui proposer. Submergé par un flot de paroles que son cerveau vieilli ne peut intégralement analyser, notre hôte se contente d’arborer un sourire las et de répondre surtout pour nous faire plaisir, plus que pour exprimer un réel besoin.

Une connexion Internet haut débit ? « Euh… non, j’ai pas d’ordinateur. »

Des centaines de chaînes de télé, notamment du sport et du cinéma ? « Bof… je regarde pas ça. »

La téléphonie illimitée pour appeler sa famille ? « Ah oui… ça c’est intéressant. »

Mais alors, est-il intéressé par notre offre ? « Oh bah… oui, pourquoi pas… »

Le fruit n’étant toutefois pas tout à fait mûr, le manager comprend qu’il va devoir sortir l’artillerie pécuniaire s’il veut assurer la vente. Comme je le disais en début d’article, l’offre qu’il propose est effectivement moins onéreuse que celles dont les personnes démarchées bénéficient. Mais pour augmenter ses chances de conclure, il va déformer la réalité. Et pas qu’un peu…

Le papy débourse actuellement 35€ par mois pour son forfait. Le manager lui en propose un à 31,95€, soit une économie de 3€ (à 5 poils de cul près). Maître client, dans son fauteuil installé, avait l’air de souffrir de son âge. Maître (connard) vendeur, par ce pigeon attiré, lui tint à peu près ce langage :

« Actuellement, vous payez 35€ par mois. Je vous propose un forfait à 31€ et quelques, allez on va dire 30€ ; ça fait vous fait 5€ d’économie par mois, donc 70€ par an. C’est bien, non ? »

Euh… Allo ? 31,95€ arrondis à 30€ ? 5€ d’économie au lieu de 3€ ? 5*12=70 ? Non mais allo, quoi ?

Ouais, moi aussi je téléphone avec mes doigts. Mais c’est pas le sujet.

Je me demande comment j’ai pu ne pas intervenir sur le coup. Je me sens merdeux, aujourd’hui encore… Peut-être ai-je été émerveillé par cette double pirouette comptable : non seulement les chiffres sont faux, mais le calcul aussi ! Qu’il grossisse l’économie mensuelle, passe encore ; mais les 5€ mensuels qui deviennent 70€ annuels au lieu de 60, c’est quand même rudement culotté. La véritable économie que le papy fera sera de 3€ par mois, soit 36€ par an. Soit tout simplement deux fois moins que celle que le manager lui avait annoncée.

Bizarrement, c’est le premier et le seul client qu’il va enfumer de la sorte. On ne m’ôtera pas l’idée qu’il a clairement repéré le vieux qui n’a plus toute sa tête et que c’est pour cela qu’il s’est permis cette magouille mathématique, le risque de se faire griller n’étant pas bien grand.

Je n’aurais pas été étonné d’apprendre que ce pauvre monsieur soit (fût ? j’ai un doute…) sous tutelle ou curatelle. Il est complètement dans les vapes et arrive à peine à se déplacer chez lui ; je ne l’imagine donc pas aller faire des courses et encore moins, de manière plus générale, tenir un budget : loyer, factures, impôts… Là encore, le manager abuse de la situation sans le moindre embryon de scrupule. Je doute d’ailleurs fortement que ce mot fasse partie de son vocabulaire.

Toujours est-il que l’infortuné papy a donné son accord. Il ne reste donc plus qu’un détail à régler : tester la ligne téléphonique du client. Pour cela, le manager lui demande d’aller chercher son téléphone portable afin de passer un appel technique sur son poste fixe.

Sauf que le pauvre petit vieux venait tout juste de s’asseoir dans son fauteuil, ce qui semblait lui apporter un grand réconfort. Le manager insiste pour qu’il aille chercher le téléphone qui se trouve à l’autre bout de la pièce. Dans un effort surhumain, le papy concentre le peu d’énergie qu’il a pour s’appuyer sur les accoudoirs de son siège afin de se lever, puis il parcourt péniblement les quelques mètres qui le séparent de son portable.

Je me tourne alors vers le manager qui me regarde également et ne se gêne pas pour me montrer à quel point la situation l’emmerde. Il hoche la tête, affiche un regard méprisant et lève les yeux au ciel. Peu importent les difficultés physiques de ce monsieur et l’épreuve que nous lui faisons subir avec cet aller-retour : tout cela nous fait perdre un temps fou dans notre tournée et cela exaspère mon très cher binôme qui n’essaye même pas de le cacher.

Révulsé par son comportement, je détourne le regard et je commence à faire l’inventaire des objets se trouvant autour de moi et avec lesquels je pourrais lui ouvrir le crâne. Durant ce laps de temps, le pépé nous a rejoint avec son téléphone. Il s’installe à la table à côté du manager pour finaliser le contrat.

C’est alors que je me rends compte que ma position, debout près de la table et juste en face du client, peut être jugée comme oppressante. J’ai en effet l’impression de le « menacer », toutes proportions gardées : son salon est petit, le manager est assis à côté de lui et je me tiens également tout près en le dominant de part ma position debout. Bref, il est cerné et je me sens gêné car j’ai le sentiment, peut-être exagéré, que nous sommes en train de lui forcer la main.

Je décide donc de reculer discrètement de quelques pas en pensant que, discutant entre eux, ils n’y feront pas attention. Mais je me trompe (oui, ça m’arrive) : le vieux monsieur a remarqué mon mouvement de recul et me demande, avec le sourire, si tout va bien. Apparemment inquiet de perdre un client potentiel, le manager ne se laisse pas dépasser par les événements et m’interroge à son tour sur ce qui m’arrive, également avec le sourire.

Je bafouille une excuse bidon en disant que je commençais à me sentir ankylosé et que je souhaitais simplement me dégourdir les jambes. Rassuré, le client appose sa signature sur le contrat. Mon geste inconsidéré n’a donc pas eu de conséquences fâcheuses, tout est bien qui finit bien…

Une fois dehors, le manager ne va bien évidemment pas une seule seconde revenir sur son comportement scandaleux. Au contraire, il va me faire la morale sur mon énorme bévue et m’enseigner au passage une leçon capitale : il faut à tout prix surveiller nos moindres faits et gestes afin de ne JAMAIS Ô GRAND JAMAIS causer la moindre petite source d’inquiétude à notre interlocuteur. Si reculer de trois pas est prohibé, je suppose donc que danser la Macarena, improviser un numéro de jonglage avec des fruits ou bien montrer son zigouigoui font également partie des actions susceptibles d’effrayer un client potentiel.

Mais dans sa grande mansuétude, le manager me pardonne car il reconnaît volontiers que je n’ai pas l’habitude de démarcher les gens, et qu’il est donc tout à fait normal que je ne possède pas les codes du métier. Il insiste toutefois sur le fait que, si j’obtiens le boulot, je devrai faire attention à ne pas répéter ce genre d’erreur.

 

L’accumulation de saloperies en tout genre commence sérieusement à peser sur ma conscience et à affecter mon moral, mais je vais avoir l’opportunité de souffler un peu et d’évacuer toutes ces mauvaises ondes.

En effet, le petit nouveau qui effectue sa première journée est un peu en galère. Il n’arrive pas à conclure de vente et échoue même parfois à pénétrer dans les immeubles. Le manager se propose donc de l’accompagner et d’effectuer quelques visites en sa compagnie afin de lui donner quelques conseils en live et de le faire progresser.

Comme on ne peut décemment pas se pointer à trois chez les gens, je me retrouve temporairement exclu. Le manager me demande donc d’aller faire un tour pendant qu’ils prospectent en binôme. Pas effrayé, il se propose même de me prêter sa voiture, ce que je refuse poliment : chanceux comme je suis, je sais déjà comment ça va finir… Va pour un peu de marche, c’est bon pour le cœur. Ils me laissent donc en plan après que nous nous soyons mis d’accord sur l’heure à laquelle nous devons nous retrouver

Bon bah… me v’là dans la nature, dans une ville que je ne connais pas, sans rien pour m’orienter ni me repérer et avec une heure à tuer devant moi. Je prends une direction au pif, je note le nom des rues, je prends quelques repères, je tente de chercher des endroits intéressants sur les plans des arrêts de bus…*

Après avoir erré quelques minutes, je remarque un groupement d’arbres au loin. Je me dirige donc dans cette direction et finit par arriver dans un charmant petit coin de verdure avec un sentier longeant un cours d’eau ; le lieu propice aux ballades, aux joggings ou aux viols, selon les loisirs et habitudes de chacun.

Ayant trouvé un banc, je m’y installe et passe 2-3 coups de fil ; sur le moment, j’ai en effet grand besoin de raconter ce qui vient de m’arriver. Un autre grand besoin m’envoie discrètement arroser les plantes à quelques mètres de là. Puis je retourne squatter mon banc pour regarder passer les vieux et les coureurs du dimanche (du mercredi, en l’occurrence) en attendant que l’heure tourne, tout en prenant soin de ne pas trop dégueulasser mon costard.

L’heure des retrouvailles approche, je refais donc le chemin dans le sens inverse et arrive à rallier le point de rendez-vous dans les temps et, immense exploit, sans me perdre. Mes compères me rejoignent quelques minutes plus tard. Le petit nouveau repart seul faire sa tournée tandis que le manager reste avec moi. Mais il décide de faire une pause dans la prospection afin de tenter de me convaincre d’accepter le job. Pour cela, il va mettre le paquet. Un gros paquet, même. Un de plus, et c’est comme si j’avais ses couilles sur le nez.

 

Déformation professionnelle oblige, il va me vendre son job comme il vend ses produits : avec des arguments implacables et, surtout, des réponses rassurantes à tous les doutes que j’oserais émettre.

Je ne me sens pas fait pour ce boulot ? Peu importe, il m’assure qu’il en a vu beaucoup par le passé qui se disaient la même chose et qui font aujourd’hui partie des meilleurs vendeurs de la boîte.

Je ne suis pas intéressé par la vente ? Pas grave ! Ce n’est qu’un boulot intermédiaire, une étape d’un an ou deux après laquelle il est possible de devenir manager d’équipe, voire manager d’agence. Beaucoup de vendeurs deviennent managers, me dit-il. M’enfin il me semble qu’en général, un manager a plusieurs personnes sous sa responsabilité. Donc tous les commerciaux peuvent difficilement devenir managers, mais on va dire qu’il n’est pas à une approximation comptable près.

Vient ensuite, évidemment, l’argument pécuniaire dont je suis étonné qu’il ne l’ait pas utilisé en premier. Ce boulot, me dit-il, est très intéressant financièrement pour les vendeurs les plus efficaces. Soit. Mais il n’était pas non plus obligé de rajouter que « faut pas se mentir, ce que les gens veulent, c’est gagner de l’argent. Ceux qui disent que c’est pas important, ils mentent. Moi, je gagne plus que mon médecin, je gagne plus que mon dentiste… Faut avoir de l’ambition dans la vie. »

À la base, je ne suis pas vraiment du genre anar’, altermondialiste, nos vies valent plus que leurs profits, vive le troc et allons tous vivre dans la forêt et faire du compost pour chier dans des toilettes sèches ; donc le raisonnement ne devrait pas me choquer plus que ça. Mais l’étalage de fric et la fierté qui va avec me dégoûtent sur le moment, sans pour autant me surprendre : ça colle complètement au personnage.

Voyant que l’argument ne m’a pas touché autant que ce qu’il avait espéré, et constatant que je ne suis toujours pas convaincu à l’idée d’accepter un travail ne correspondant pas à mon profil et à mon maigre parcours professionnel, il décide d’exploiter cet aspect qu’il perçoit comme une faille. « Tu cherches trop le job idéal », me dit-il.

Possible… Mais premièrement, je ne vois pas ce qu’il y a de si étonnant à vouloir exercer un emploi qui me plaît et qui me correspond, et donc de ne pas vouloir en exercer un qui ne me plaît pas et ne me correspond pas ; deuxièmement, il me reproche de chercher le job idéal alors que lui-même me vend le sien comme étant le job idéal ! Faut essayer de rester cohérent, quoi.

Attention, je ne critique aucunement le métier de commercial. Il faut bien gagner sa vie d’une manière ou d’une autre et je ne prétendrai jamais que ce métier n’est pas assez « bien » pour moi. En l’occurrence, c’est même l’inverse : je ne suis pas fait pour ce métier car je n’ai pas les compétences nécessaires, et je n’ai aucunement l’envie de les acquérir.

Prenons un exemple similaire dans un tout autre domaine : si un boulanger me présente son métier qu’il exerce avec passion depuis des années, et qu’il m’en parle donc de la meilleure manière possible, je serais convaincu que c’est effectivement le travail idéal pour lui… mais pas pour moi. Je respecterais son choix sans pour autant suivre la même voie, ce qui ne veut pas dire que je le critiquerais. Il n’y a pas de sot métier. Tous les goûts sont dans la nature. Le photocopillage tue le livre. Aucun rapport, mais je l’aime bien celle-là.

Chacun reste sur ses positions, la discussion s’arrête donc là. Ça tombe bien, la journée aussi est finie. Nous appelons donc l’autre commercial et son candidat afin de savoir où il faut aller les récupérer, puis nous rentrons au bercail où le manager fera le point de la journée avec chacun de nous deux en tête-à-tête.

 

Une fois revenus à l’agence, le manager choisit de s’entretenir avec moi en premier, probablement pour expédier la conversation car il sait déjà que je vais refuser son offre. Ce que je fais poliment, en précisant bien que je ne porte pas de jugement sur ce que j’ai vu lors de cette journée (quoi ? vous ne mentez jamais ?), mais que cela m’a permis de confirmer ce que je pensais déjà : je ne suis pas fait pour ce métier.

Du coup, il coupe net la conversation et conclut froidement par un « Je vous souhaite bonne continuation ». « Vous » ? Le mec m’a tutoyé toute la journée… Je ne peux pas m’empêcher de faire le rapprochement avec ce que j’ai vécu quelques heures plus tôt : étant toujours dans l’optique de me « vendre » son job, il se vexe de n’avoir pas réussi à me convaincre et me traite aussi cavalièrement que les personnes qu’il démarche et qui ne sont pas intéressées par ce qu’il leur propose.

Mais je lui reconnais au moins l’amabilité qu’il a eu de me recevoir en premier. Il aurait très bien pu faire passer l’autre candidat avant et, en fonction de la durée de leur conversation, me faire poireauter juste pour me faire chier.

À ma grande surprise, il m’a rappelé quelques jours plus tard. A-t-il voulu vérifier si j’avais changé d’avis, en supposant que je n’aurais pas osé le rappeler le cas échéant ? Possible mais, n’ayant pas souhaité décrocher, je ne le saurai jamais. Et vous non plus, du coup.

Je me suis évidemment demandé pourquoi il avait autant insisté pendant la formation (et même après), alors qu’il était évident que ce boulot ne me correspondait pas du tout. Au-delà de la fierté de « vendre » son job, il y a très certainement aussi la nécessité de recruter. Il est en effet facile de supposer que tous les vendeurs ne gagnent pas suffisamment bien leur vie avec un emploi uniquement rémunéré à la commission, sans parler des conditions de travail assez rudes. Cette entreprise doit donc subir un taux de rotation très élevé, ce qui expliquerait le fait que son manager ait essayé de recruter à tout prix le premier gugusse venu.

C’est d’autant plus marrant quand je me remémore le début de la journée où, comme par hasard, le manager tenait un discours radicalement différent. Il nous avait ainsi précisé que nous n’étions pas en concurrence, l’autre candidat et moi, qu’il n’y avait rien de fixé en terme de poste(s) à pourvoir, et que l’agence pourrait tout aussi bien engager l’un de nous deux, l’autre, les deux ou aucun. Au final, il se sera presque mis à mes pieds pour me recruter alors que je suis bien la dernière personne au monde qui soit apte à exercer ce job.

Comme je le précisais dans la première partie, je n’ai accepté de participer à cette journée de formation que pour le blog car je me doutais que j’y trouverais de la matière pour un futur article. Je ne le regrette pas du tout, ça en valait vraiment la peine. Ce que j’ai vécu a largement dépassé tout ce que j’aurais pu imaginer !

Pour la petite histoire, je me suis fait gentiment gronder par ma conseillère Pôle Emploi car, même si je n’ai pas travaillé pour ces gens-là, je les ai accompagnés durant toute une journée sans être assuré, et donc sans être couvert en cas d’accident… D’autant plus que ce risque était accru par tous les kilomètres avalés en voiture (deux heures aller-retour) !

Elle m’a dit que j’aurais dû demander à signer une sorte de contrat d’un jour… Enfin j’ai pas tout compris et elle n’est d’ailleurs pas entrée dans les détails, préférant insister sur le fait qu’il serait sage de ne pas refaire une telle boulette à l’avenir… Elle est bien mignonne mais, dans une boîte qui ne paye ses commerciaux qu’à la commission tout en laissant l’intégralité des frais à leur charge, je crois que le manager m’aurait ri au nez devant une telle suggestion. Pire même, je pense qu’il aurait réuni tous ses collègues pour que je leur fasse ma demande en public, histoire qu’ils puissent tous en rire à mes dépens – tout en faisant sonner leurs saletés de cloches.

 

Avant de conclure, je me dois de préciser un point important : même si c’est un article à charge, l’objectif n’était absolument pas d’allumer les commerciaux en général. Comme je le disais plus haut, c’est un métier aussi respectable qu’un autre. Ce n’est que cette entreprise que je critique, et surtout ses méthodes qui m’ont vraiment choqué. N’allez surtout pas croire que je fais des généralités et que je mets tout le monde dans le même sac. Je suis intimement persuadé que tous les commerciaux ne fonctionnent pas comme cela. En tout cas, je n’ose pas y croire.

Mais au fait... L’article touche à sa fin et vous ne savez toujours pas de quelle entreprise il s’agit. Désolé de vous décevoir mais je ne donnerai pas son nom. Cela dit, dans l’épisode précédent, je parlais d’un article d’un quotidien dont le journaliste s’était fait embaucher dans cette boîte ; je vous laisse donc chercher cet article sur les commerciaux payés 0€, cela ne devrait pas vous prendre des heures (il y a même deux articles, pour être exact). Par ailleurs, un gros indice sur le nom de l’entreprise se trouve dans le titre de mon double épisode. Hop là, j’en ai trop dit. Il est temps de ranger (oups…) mon clavier.

Si vous retrouvez les deux articles en question, je vous invite à consulter également les commentaires, notamment ceux publiés par d’anciens employés. D’ailleurs, si vous avez vous aussi travaillé dans cette entreprise, n’hésitez surtout pas à laisser votre témoignage ici. ;)

Allez zou, je vais reposer mes doigts.

 

Générique : Sum 41 – Underclass Hero**

 

* J’avais initialement prévu de comparer mon périple à l’épreuve d’orientation de Koh-Lanta mais j’ai supprimé le passage en question, vous comprendrez aisément pourquoi. C’est d’autant plus glauque que je l’avais écrit une petite heure avant que les médias ne relaient l’info du candidat décédé…

** Je sais, ça aurait été numériquement plus logique de mettre Sum 41 en générique de l’épisode 41 ; mais je trouvais que Giedré correspondait plus au contenu de l’épisode 41, de même que Sum 41 correspondait plus au contenu de l’épisode 42. Oh et puis zut, vous m’embrouillez.