Figurez-vous qu’il ne sera pas une seule seconde question de malchance dans cet épisode. Peut-on alors parler d’épisode spécial, exceptionnel, hors normes ? Sans aucun doute, oui.

Attention, pas dans le sens génialissime. Je ne suis pas en train de me la péter.* Je dis « exceptionnel » dans le sens où c’est une histoire très particulière que je m’apprête à vous narrer.

Parce que la malchance a pris un peu de vacances pour laisser place au psychédélique et au surnaturel qui ont magnifiquement assuré l’intérim.

Parce que c’est le genre d’expérience qu’on ne vit qu’une fois ; vous vous dites que j’exagère, que ce n’est pas comme si j’avais rencontré des extraterrestres. Bah franchement, j’ai un peu l’impression d’en avoir rencontré.

Parce qu’aujourd’hui encore, je pourrais retracer le fil de cette histoire de A à Z sans en omettre le moindre détail (et encore heureux d’ailleurs, sinon je ne pourrais pas écrire cet article).

Parce qu’il me serait impossible de résumer cette expérience en quelques mots, de la raconter autrement qu’en énumérant toutes ses composantes. Aucune partie ne peut être mise de côté.

Parce que cette histoire me permet de pondre un article ultra long, comme je savais si bien le faire aux débuts du blog.

Parce que j’ai enfin réussi à caser GiedRé en générique.

Parce que… parce que tout ça, et un peu plus encore. Enjoy.

 

Tout commence par un coup de fil que je reçois. Je suis démarché par une entreprise qui contacte des candidats potentiels en cherchant des profils de demandeurs d’emploi sur Internet. Mon interlocutrice me dit qu’elle est tombée sur mon CV sur un site d’emploi et me demande si je souhaite venir en entretien pour que l’on me présente l’entreprise et le poste à pourvoir.

Apparemment, elle est payée pour prendre les rendez-vous mais pas pour donner les informations. J’ai beau lui demander en quoi consiste le job concerné par ce recrutement, elle ne me répond qu’évasivement. L’entreprise cherche des profils « marketing et commerciaux », point barre.

Pour autant, je ne suis pas étonné de cette réponse. En effet, le nom de l’entreprise ne m’est pas étranger. Je me rappelais avoir aperçu l’offre en question par le passé (ahhh, la mémoire) et, déjà à l’époque, elle m’avait semblé bien bidon.

S’il vous est arrivé de parcourir des offres d’emploi, vous êtes sûrement déjà tombé sur ce type d’annonce. Celle où l’entreprise essaye de vous noyer dans un déluge de mots, en commençant par se présenter (« s’auto-lustrer » serait plus adéquat…) sur une trentaine de lignes, puis en indiquant que le poste est « gratifiant », avec des « perspectives de carrière exceptionnelles », une rémunération « motivante » (comprenez par là qu’elle est variable en fonction de vos résultats, et donc qu’elle dépend de votre motivation à être bien payé et à travailler efficacement), qu’elle ne se base pas sur le parcours des candidats pour recruter, ni sur des critères type âge ou sexe, mais sur leurs qualités… etc.

Bref, beaucoup de charabia pour pas grand-chose puisqu’il y manque une information essentielle : la nature du poste en question. Ne comptez pas non plus sur le titre de l’annonce pour vous renseigner, ce dernier étant volontairement flou.

Dans le cas présent, tout juste était-il fait mention de « distribution directe » sans plus de précision, mais avec un titre pour le moins ambiguë et pas vraiment en rapport.

Donc comme je le disais, j’avais déjà vu cette offre et, l’ayant trouvée louche en plus de ne pas être en mesure d’affirmer si mon profil correspondait au job, je n’y avais pas postulé. Mais là, c’est différent. Mon CV intéresse l’entreprise et je n’ai même pas besoin d’envoyer de candidature. Et de toute façon, je n’ai rien à perdre dans l’histoire. Banco, j’accepte le rencard qu’elle me propose avec le manager de l’agence.

 

Entre temps, appliquant les conseils que je vous avais donnés dans l’article sur les entretiens d’embauche, je prépare ma future entrevue en cherchant des informations sur l’entreprise. Pas seulement par acquit** de conscience, mais aussi parce que j’espère combler quelques-uns des très nombreux trous de cet étrange puzzle. Je vais trouver bien plus que ce que je n’aurais pu imaginer.

Ma recherche sur Internet m’amène en effet vers un article d’un grand quotidien très connu. Le journaliste y raconte qu’il s’est fait recruter par cette entreprise en tant que commercial (poste pour lequel j’ai été appelé, je le découvrirai plus tard) afin d’en apprendre un peu plus sur son fonctionnement, notamment sur sa spécificité qui est de… ne pas payer ses vendeurs autrement qu’à la commission. 0€ fixe, c’est alléchant. Mais ce n’est que le début de l’article, la suite est magistrale.

Le journaliste raconte que la journée de travail commence par un traditionnel meeting avec tous ses collègues. Après les avoir fait poireauter quelques minutes, le manager débarque dans la salle sous les applaudissements des commerciaux, puis il les motive à grands coups de phrases chocs sur le fait d’avoir la gnaque, un moral de winner, une envie de péter la baraque, et tutti quanti.

Vient ensuite un autre rituel, celui des trois cloches. Le principe est aussi simple qu’ahurissant : les meilleurs vendeurs de la veille s’avancent chacun leur tour pour faire sonner une des trois cloches posées au sol (petite, moyenne ou grande, en fonction du nombre de ventes réalisées) sous le regard admiratif de ses petits copains. Splendide exercice de masturbation collective incitant les commerciaux à partir faire du porte-à-porte la rage en ventre en se disant « Faut que je cartonne aujourd’hui, et à moi la grosse cloche demain ». On pourrait penser que le fait de n’être payé qu’à la commission serait une source de motivation suffisamment importante, mais tous les moyens sont bons pour remettre une couche de boost.

N’ayant jamais navigué dans ces sphères, je suis bien évidemment sur le cul en lisant cet article et je suis rassuré de constater que c’est également le cas du journaliste qui a vécu cette expérience hors du commun. Je peux donc supposer que lui et moi faisons partie des gens à peu près « normaux ». Ouf.

Forcément, je commence à me demander dans quelle galère je m’apprête à embarquer. Mais après tout, ce n’est qu’un entretien et je me dis que le poste pour lequel je vais être reçu n’est peut-être pas concerné par toute cette mascarade. Je ne vais de toute façon pas annuler le rendez-vous uniquement sur la base de cet article, sans en avoir vu un peu plus de mes propres yeux. Je range donc tout ça dans un coin de ma tête en attendant l’entretien.

 

Le jour J, je débarque légèrement en avance. On me fait patienter en salle d’attente avec deux autres gars. Pendant que j’attends patiemment mon tour, j’entends retentir des applaudissements venant d’une pièce adjacente. Je repense immédiatement à l’article que j’ai lu quelques jours auparavant et à l’accueil chaleureux réservé au manager quand ce dernier gratifie son équipe de sa présence. J’esquisse donc un léger sourire qui m’aide au passage à déstresser.

Quelques instants plus tard, toujours en provenance de la même salle, j’entends la première clochette retentir. J’ai alors beaucoup plus de mal à me retenir et je commence à rire légèrement, sous les regards étonnés des deux autres gars qui n’ont apparemment pas fait autant de recherches que moi sur le fonctionnement de l’entreprise. Ou alors, qui y adhèrent complètement.

Après quelques minutes (et deux-trois autres cloches), mon tour arrive enfin. Je suis reçu par le manager qui m’accueille d’une poignée de main énergique (traduction : il m’a brisé trois phalanges) accompagnée de quelques « Ça va ? Bien ? La forme ? Ouais ? Hein, hein ? Ça va ? » punchys et rythmés. L’entretien a à peine débuté et je viens déjà de prendre une leçon de motivation de troupes. Ça commence fort.

Je m’installe et commence à sortir stylo et feuilles de papier pour la traditionnelle prise de notes. Le manager interrompt sèchement mon élan : « Non c’est pas la peine de noter, vous en aurez pas besoin. » Ah. Ok. L'air un peu bête, je range mon attirail et je l’écoute me faire son speech.

Il commence par me présenter son entreprise dont l’activité consiste à vendre des abonnements pour le compte d’opérateurs téléphoniques et de fournisseurs d’accès à Internet. J’ai donc la confirmation que je suis bien là pour un poste de commercial en porte-à-porte, ce qui était bizarrement loin d’être clair dans l’annonce. Un boulot que je ne veux pas faire dans une boîte où je ne veux pas travailler, c’est la totale.

Mon interlocuteur m’indique le montant que je toucherai sur chaque vente effectuée, mais il se garde bien de m’informer que ce sera là ma seule rémunération car le contrat ne prévoit pas de salaire fixe. Soit dit en passant, comme le précise le journaliste dans l’article que j’évoquais plus haut, cette pratique n’est légale que si le vendeur est libre d’organiser son travail. Or, dans l’entreprise en question, les horaires sont imposés…

Bref, c’est désormais à mon tour de parler. Je commence à raconter mon parcours mais le manager semble complètement s’en désintéresser. Il se tourne à moitié et ne me regarde même pas, préférant se concentrer sur mon CV. Mieux, il me coupe la parole à la moindre occasion.

Je peux comprendre qu’il n’ait pas eu le temps de potasser mon CV avant de me recevoir. Les entretiens sont planifiés par leur service RH qui appelle les candidats en quantité industrielle, puis les managers sont chargés de les recevoir. Mais il pourrait au moins prendre la peine de faire semblant de s’intéresser à moi. Cela dit, leur annonce stipule qu’ils ne sélectionnent pas les candidats en fonction de l’expérience ni des diplômes. Je confirme, ils n’en ont strictement rien à foutre des gens qu’ils reçoivent.

Arrive alors le terrible moment où le manager m’interroge sur mon inactivité. Ça, en revanche, ça l’intéresse. Je commence donc à lui expliquer le pourquoi de ma situation comme je le fais à chaque fois que je rencontre un recruteur ; à savoir, qu’il y avait très peu de recrutements lors de mes premiers mois de chômage puis que, quand j’ai commencé à obtenir des entretiens, il y avait à chaque fois un grand nombre de candidats sur le coup et que mon inactivité jouait contre moi, sans parler des nombreuses péripéties que je vous ai racontées sur ce blog.

Sauf que je n’ai pas eu le temps d’aller au bout de mon explication car, là encore, ignorant complètement ce que j’ai à lui dire, il me coupe la parole pour me faire la morale sur la durée de mon chômage. Et sans prendre de gants, hein. C’est pas le genre de la maison, dans cette entreprise dynamique et remplie de gens motivés qui sont des winners qui ont la gnaque, tout ça, tout ça. Bref, j’ai droit à « Non mais vous vous rendez compte ? Tout ce temps sans travailler ? C’est long quand même ! » et d’autres remarques du même acabit, le tout avec un ton bien évidemment hautain, limite méprisant. C’est bien, surtout que je ne me sentais déjà pas du tout merdique avant… La grande classe.

Après cette avalanche d’amabilités, mon interlocuteur m’informe de la suite du processus de recrutement. Si je le souhaite, je dois revenir pour assister à une journée de formation durant laquelle je suivrai un commercial pendant sa tournée afin de découvrir le métier et de déterminer si je suis digne d’obtenir le poste.

Sur le coup, sa proposition est loin de m’emballer. Au-delà de l’a priori ultra négatif que j’ai sur cette entreprise, je ne suis pas du tout intéressé par un job de commercial. Étant très timide et pas du tout à l’aise pour convaincre un client potentiel d’acheter ma came, il a toujours été évident pour moi que je ne ferais jamais ce genre de travail. Remarquant mon manque d’enthousiasme, le manager se permet donc d’en remettre une couche sur mon inactivité, insistant sur le fait que ma situation ne me permet pas de refuser une telle opportunité, tout en me montrant très clairement qu’il ne comprendrait absolument pas que j’agisse de la sorte.

Je sens qu’il me provoque et qu’il me défie volontairement. En temps normal, je n’aurais probablement pas plongé la tête la première dans le piège et je m’en serais retourné chez moi, quitte à confirmer la mauvaise opinion qu’il avait de moi ; mais là, je sens que je m’apprête à vivre une sacrée expérience et, ayant déjà commencé le blog à l’époque, je vois là une opportunité d’article que je ne peux pas laisser passer, à défaut d’y trouver une opportunité d’emploi. J’accepte donc sa proposition et c’est là-dessus que se termine cet entretien pour le moins surréaliste…

 

… ainsi que cet épisode. Je vous aurais bien mis toute l’histoire d’un coup mais elle est vraiment trèèès longue. Et si j’avais fait ça, vous auriez dû attendre 2-3 semaines supplémentaires pour un article ultra méga trop long de la mort qui tue que je vous avais promis au tout début de cet épisode mais que vous n’aurez finalement pas. Encore que, la seconde partie devrait être assez épaisse.

Avant que je fasse la coupure, et en étant très loin d’avoir fini, j’en étais déjà à neuf pages Word. Du coup, vous devrez vous contenter des quatre premières, mais la suite arrivera bientôt. Et puis ça ne vous fera pas de mal de souffler un peu après cet article riche en émotions.

Non en fait, c’est moi qui ai envie de souffler. :D

To be continued...

 

Générique : GiedRé – Ode à la contraception

 

* De toute façon, tous mes articles sont géniaux… Non ?

** Et non pas « acquis », je me suis fait avoir aussi.