Le chômage, c’est un peu comme la SNCF : au bout d’un moment, à force d’accumuler les couilles, tu penses avoir vécu toutes les mésaventures possibles et imaginables ; et pourtant, il t’arrive encore d’être surpris.

Je parle en connaissance de cause : j’ai dû prendre le train tous les jours pendant un an et demi pour me rendre sur le lieu de mon précédent travail, situé à l’époque à une soixantaine de kilomètres de mon domicile. Et croyez-moi, en dix-huit mois, la SNCF m’a à peu près tout fait :

- les grèves, classique ;

- les retards, ultra classique ;

- les chevaux sauvages qui squattent la voie et que le train se refuse à écraser, à votre grand dam ;

- les chevaux sauvages écrasés par le train ;

- les SDF bourrés dès 8h du mat’ et qui errent sur la voie ;

- les erreurs d’aiguillage et d’allumage de feux, causant la rencontre de deux trains face-à-face sur la même rame (et vous n’avez pas idée du nombre de millions d’années qu’il faut pour résoudre ce problème) ;

- les caténaires endommagées (oui, on dit « une » caténaire) ;

- les suicides ;

- le conducteur qui, croyant avoir vu quelque chose sur la ligne, arrête son train, appelle à la rescousse les flics, les hélicos et toute la cavalerie pour finalement se rendre compte que, ah bah non, en fait il n’y avait rien, c’est bon, on peut repartir, désolé pour les deux heures de retard ;

- … et j’en oublie probablement.

 

Il y a tout de même une chose que je n’ai pas vécue avec la SNCF : la ponctualité. Mais je n’ai pris le train que 10 fois par semaine pendant un an et demi ; statistiquement, j’avais donc peu de chances d’en prendre un qui arriverait à l’heure.

Pour la petite histoire, le jour où le réseau a été paralysé par un put*** de cheval sauvage cavalant sur la ligne, je n’ai pas pu m’empêcher de penser « Bordel mais roulez-lui dessus à ce fichu canasson ! ». Et bien figurez-vous que le coup du réseau paralysé parce qu’un cheval s’était fait écraser par un train, ça m’est arrivé moins d’un mois après. Comme quoi…

J’en profite pour pousser un gros coup de gueule à tous les connards qui se suicident en se jetant sous un train (ou plutôt à ceux qui envisagent de le faire ; pour les autres c’est un peu tard) : il y a des centaines de façons de mourir, vous n’êtes pas obligés d’en faire profiter ceux qui ont choisi de continuer de vivre en les empêchant d’aller bosser. Aussi horrible que cela puisse paraître, je ne m’apitoie absolument pas sur leur sort. Ils n’avaient qu’à rester peinards chez eux à mélanger alcool et médocs, ou bien à laisser tourner leur voiture dans leur garage et à attendre que les gaz d’échappement fassent le reste. C’est propre et surtout ça fait chier personne.

Je ferme la parenthèse, je ne voudrais pas donner d’idées morbides à qui que ce soit ; surtout qu’un internaute a trouvé mon blog en cherchant sur Google « quel jour se suicider » (véridique)…

Cette rancœur envers les chevaux et les dépressifs ne m’honore certes pas ; mais quand vous n’avez qu’un seul train qui vous permet d’aller bosser à l’heure, vous êtes beaucoup moins tolérants envers tout ce qui vient contrarier votre voyage. Mon patron avait beau être très sympa, ça me gonflait quand même d’abuser de sa compréhension et de sécher une journée de boulot. Et puis ça me faisait claquer un jour de congés payés…

C’est d’autant plus énervant que, le jour où j’ai décidé d’aller péter une gueulante et de réclamer une compensation, je me suis fait rembarrer par une morue qui m’a balancé que « Ah mais c’est fini l’époque où on dédommageait à chaque incident, maintenant on ne rembourse que quand c’est de la faute de la SNCF ». C’était justement la fois où le chauffeur, croyant avoir vu quelque chose sur la voie, avait bloqué son train pendant deux heures avant de constater qu’il n’y avait rien et qu’il pouvait repartir. Et bien la grognasse de l’accueil (j’étais à la gare, attendant l’arrivée de ce fameux train qui devait m’emmener au boulot) m’a soutenu que la responsabilité de la SNCF n’était pas engagée dans cette histoire. Si le conducteur a cru voir « quelque chose » sur la ligne, il a forcément raison ; ce n’est pas de sa faute si le truc en question (un ivrogne ? un cheval ? un suicidaire qui a changé d’avis ?) a disparu sans laisser de traces.

Bref, pour en revenir au sujet de l’article que je tarde à entamer, c’est exactement pareil pour le chômage : jusqu’à ce que survienne l’histoire que je m’apprête à vous raconter, je pensais avoir largement fait le tour des mésaventures que tout chômeur se doit de vivre.

Et pourtant… accrochez-vous, celle-là est originale. Je défie quiconque de prouver que ça lui est déjà arrivé.

 

Au cours de mes habituelles recherches, je trouve une offre d’emploi pour un poste de référenceur. J’y postule et je suis reçu en entretien par un gars de mon âge qui m’explique qu’il occupe actuellement cette fonction mais que, souhaitant s’en aller, il cherche son remplaçant.

L’entretien se déroule super bien, le tutoiement débarque très vite (ah bah oui, dans le webmarketing on est des djeun’s et on se tutoie) d’autant plus que, heureux hasard, nous avons effectué au cours de nos études respectives la même formation, mais pas en même temps.

Mon nouveau super pote se lâche même complètement en m’affirmant, toujours au cours de l’entretien, que ma candidature est de loin la plus intéressante de celles qu’il a reçues jusque-là.

Bon, il n’y a pas non plus de quoi s’emballer puisque son profil est largement meilleur que le mien ; il reconnaît d’ailleurs à demi-mot qu’il se fait un peu chier à ce poste. En gros, je suis le candidat idéal pour récupérer les miettes dont il ne veut plus mais, me direz-vous, c’est mieux que rien. D’ailleurs, le boulot est réellement intéressant.

En fait, il souhaitait à cette époque évoluer vers le référencement de sites Internet multilingues. Quoi de mieux pour cela que de partir à l’étranger ? Ça tombe bien, c’était justement son projet. Sauf que, ne souhaitant pas partir comme un voleur, il voulait clôturer certains dossiers chauds avant de laisser sa place. Il me précise donc que le poste n’est pas à pourvoir immédiatement mais qu’il sera disponible dans un délai compris entre 3 et 6 mois, délai au cours duquel je suis bien évidemment libre de continuer de chercher du boulot, ce qu’il comprendrait parfaitement. Après tout, il ne m’a fait signer aucune promesse d’embauche.

Tout en étant à la fois flatté de ses compliments et content d’entrapercevoir l’ébauche d’un éventuel recrutement, je sors toutefois assez sceptique de ce rendez-vous, ne sachant pas trop comment réagir. D’autant plus que, ayant un autre entretien quelques heures plus tard, je commençais déjà à me demander comment je réagirais si j’avais le choix entre ces deux boulots (ce qui, vous vous en doutez, n’arrivera absolument pas).

Je passe momentanément sous silence l’entretien de l’après-midi qui s’est déroulé dans une toute autre entreprise ; il n’a aucun rapport avec cette histoire mais il fera l’objet d’un article futur puisqu’il m’a également causé quelques malheurs.

 

Quelques semaines plus tard, mon futur ex-meilleur ami m’écrit pour faire le point sur le recrutement ; il me dit qu’il a fini de recevoir les différents postulants, que je suis toujours le candidat idéal… mais que finalement, il ne quitte plus son poste ! Plus exactement, pour reprendre ses propres mots, il s’est « arrangé en interne avec (son) dirigeant » pour conserver ma place - pardon, SA place - au sein de l’entreprise.

Une fois la déception évacuée de manière peu bouddhiste (mes poings s’en souviennent encore), je me demande ce que ce passage énigmatique peut bien signifier. À première vue et sans plus d’éléments en ma possession, j’échafaude une hypothèse peu flatteuse pour mon ex-futur meilleur ami, mue par un mélange de colère et de paranoïa : le recrutement n’aurait été qu’un gros coup de bluff destiné à faire monter les enchères auprès de sa hiérarchie. « Je me suis arrangé en interne » me semble en effet avoir une forte connotation pécuniaire. Ou peut-être avait-il réellement envisagé de partir avant de céder aux sirènes d’une augmentation convaincante.

Je cogite encore et encore mais ne parviens pas à trouver ne serait-ce qu’une seule autre explication plausible. Je vais finalement apprendre qu’il ne s’agit aucunement d’un arrangement financier ; c’est en effet bien pire que ça…

 

Par l’intermédiaire d’une association ayant pour but de régulièrement réunir les gens du métier, les référenceurs se retrouvent de temps à autre pour ce qu’ils appellent des « apéros référencement ». Étant responsable de ces réunions sur le département et se sentant évidemment très gêné vis-à-vis de moi, le recruteur me convie à un de ces apéros devant avoir lieu très prochainement. L’occasion est trop belle de pouvoir susciter la pitié chez un nombre non négligeable de confrères afin de leur balancer mon CV ; j’accepte son invitation.

Le jour J, j’arrive légèrement en avance. Mon recruteur est déjà présent en compagnie d’un membre de l’association de référenceurs. Il me présente à son interlocuteur et lui raconte mon histoire. C’est grâce à cela que je vais connaître la raison de sa volte-face puisqu’il va me la dévoiler en même temps qu’à son collègue.

Il m’apprend en effet que, alors qu’il avait pris ses dispositions pour emménager dans un pays étranger, il a finalement…

… rencontré une nénette avec qui il a décidé de s’installer.

C’est tout ? Une gonzesse ??? Finalement, je regrette que ma théorie de l’augmentation de salaire se soit révélée fausse. À la limite, j’aurais préféré qu’il ne me dise rien plutôt que d’entendre ça…. Il aurait au moins pu me laisser le boulot. Ou la nana, je suis pas exigeant.

Je sais, si vous me connaissez dans la vraie vie, vous devez vous dire que je vous ai déjà fait 50 fois cette blague. Mais ne soyez pas égoïstes : j’ai également des centaines de milliers de lecteurs qui ne me connaissent pas et qui ont autant que vous le droit de goûter à mon humour ravageur.

Atterré par ce que je viens d’entendre, je me force à continuer de sourire bêtement. C’est d’autant plus dur quand il commence à déplorer le fait que la réservation de son billet d’avion et le transfert de ses bagages dans un pays étranger lui ont coûté la peau des fesses, tout ça pour rien. Il oublie un peu vite qu’il récupèrera cet argent au bout de quelques semaines grâce à son salaire ; je ne peux pas en dire autant à propos du boulot qui vient de m’échapper par sa faute.

Je suis évidemment complètement sur le cul mais je continue de donner le change, d’autant que la soirée ne fait que commencer. Je n’en dis pas plus pour le moment, c’est le sujet du prochain épisode.

Étant toujours au chômage un an après les faits, j’ose espérer qu’il ne m’en voudra pas s’il tombe sur cet article. Je ne pense pas avoir dépassé les limites de la bienséance au cours de ces lignes, surtout au vu des circonstances. Et pour l’anecdote, il fait partie des quelques personnes m’ayant dit un jour « T’es dans le webmarketing et t’as pas de blog ? Bizarre… ». Bah voilà, j’en ai un.

 

Tout en maintenant la comparaison établie en début d’article, il faut toutefois noter une légère différence entre le chômage et la SNCF : à moins d’un improbable concours de circonstances, il y a très peu de chances que vous soyez seul dans un train. Donc si une mésaventure survient, aussi originale soit-elle, vous la partagerez avec vos compagnons d’infortune.

Mais là, le coup du boulot qu’on me promet et qui me passe sous le nez pour une histoire de fesses… On a beau être 7 milliards sur Terre, je ne suis pas certain que ça soit arrivé à beaucoup de gens.

Je veux bien être zen, patient, me dire que la conjoncture économique est désastreuse ; je veux bien relativiser par rapport aux pitis n’enfants du tiers-monde qui bossent 15 heures par jour pour fabriquer des chaussures alors qu’ils sont eux-mêmes pieds nus ; je veux bien me répéter que, malgré ma poisse, j’ai infiniment plus de chance que les gens qui ont des membres en moins, des problèmes de santé ou un cerveau détraqué qui les pousse à écouter Manu Chao… m’enfin là, ça commence sérieusement à me gonfler.

 

Générique : The Verve – Lucky Man