Votre statut de demandeur d’emploi vous amènera invariablement à fréquenter un haut lieu de l’absurdité humaine et du foutoir permanent : le Pôle Emploi. Vous vous y rendrez parfois de votre plein gré, pour participer à des ateliers par exemple ; mais le plus souvent, ce sera pour répondre à une convocation.

Bon, la plupart du temps, les chômeurs se plaignent d’être obligés de venir à ces rendez-vous sous peine d’être radiés de la liste des demandeurs d’emploi ; mais honnêtement, on ne peut que se féliciter d’avoir un système mis en place pour nous aider à retrouver du boulot, même si ledit système est loin de frôler la perfection. C’est l’intention qui compte.

Toujours est-il que, au gré de vos nombreuses visites, vous rencontrerez un large éventail de personnages hauts en couleur. Nous allons essayer de les présenter afin de vous préparer à ces futures rencontres.

 

À tout seigneur tout honneur, commençons par l’employé du Pôle Emploi : déjà, il a toujours le sourire. Forcément, si même lui ne donne pas l’impression d’être optimiste sur vos chances de retrouver très vite un travail, vous êtes bon pour la dépression. Cependant, en règle générale, il ne vous sera pas très utile dans vos recherches. Alors pour compenser il est très avenant avec vous. Sa capacité à répéter inlassablement les mêmes inutilités auxquelles il semble croire, tout en conservant cet air niaiseux, susciterait une certaine admiration chez vous si votre situation n’était pas aussi merdique. Pour les activités particulières, type ateliers ou réunions d’information, il est accompagné d’un collègue. Ce dernier est exactement pareil, seule l’enveloppe corporelle change. Enfin, il est souvent de sexe féminin.


Passons maintenant aux visiteurs que nous séparerons en deux parties. Tout d’abord les indépendants, c’est-à-dire ceux que vous croiserez dans les locaux sans qu’une interaction ne soit prévue. Le deuxième groupe contiendra les demandeurs d’emploi que vous rencontrerez lors de certaines réunions de chômeurs organisées par le Pôle Emploi, dont le but est de partager sa passionnante expérience avec les autres.

 

 

LES INDÉPENDANTS


Le grincheux : il n’est pas content et tient à ce que tout le monde le sache. Il a été radié du Pôle Emploi par sa faute, mais trouve quand même le moyen de s’en plaindre*. Sa volonté de partager sa vie avec le reste de l’auditoire est inversement proportionnelle à l’intérêt de l’auditoire susmentionné. Par un procédé que la science ne peut expliquer à l’heure actuelle, il trouve l’énergie, une fois rentré chez lui, de ressasser encore et toujours les mêmes plaintes à son entourage. Le remède est simple : ignorez-le. Il suffit qu’il y ait au moins trois autres personnes dans la salle pour que l’une d’elles assume la lourde tâche de subir cette stérile conversation. Attention toutefois : ces dernières peuvent avoir la même idée, ne vous faites pas prendre de vitesse. Dès que vous remarquez le grincheux – ou plutôt, dès qu’il se fait remarquer - arrangez-vous pour ne jamais croiser son regard. Il se plaindra du peu d’attention que vous lui accorderez, mais peu importe.


La mère de famille : quelle idée d’amener ses mômes au Pôle Emploi ??? Cela vous permet néanmoins de vérifier une loi universelle : si tous les gamins ne sont pas d’immondes pleurnichards, tous ceux rencontrés dans des lieux publics le deviennent automatiquement. N’oubliez pas que les sévices corporels sur les enfants sont interdits en France, à plus forte raison quand ce ne sont pas les vôtres. Contentez-vous de fixer longuement la mère d’un regard désapprobateur ; avec un peu de chance, envahie par la honte, elle sèchera son rendez-vous et partira avec sa tribu.


L’à peu près français : comme son nom l’indique, il ne parle pas bien français et fait donc perdre un temps considérable aux personnes chargées de l’accueillir. Celles-ci n’ont d’ailleurs aucun scrupule à se le refiler à tour de rôle afin de s’éviter 60 minutes bien pénibles. Placé derrière lui dans la file d’attente, vous perdez vous aussi un temps fou et vous ressentez une forte envie d’appeler le service de l’immigration. Si cela peut vous faire gagner une place pour le prix d’un appel local… Évitez toutefois de le faire, c’est plutôt mal vu.


Le connard : il est à différencier du grincheux, qui n’est qu’un vulgaire parasite dont il est relativement facile de se débarrasser, et peu nuisible qui plus est. Le connard vient au Pôle Emploi pour régler ses comptes avec la société. Il ne comprend pas que le Pôle Emploi ne dispose pas d’une armée de satellites capable de détecter sa présence dans un rayon de dix kilomètres, le tout afin d’anticiper sa venue, lui dérouler le tapis rouge et lui proposer 25 offres d’emploi aussi satisfaisantes sur le plan professionnel que pécuniaire. Par conséquent, il s’énerve petit à petit, commence à élever la voix puis finit par se lever, crier, et insulter l’ensemble du personnel et leurs familles respectives sur douze générations**. Il est probablement cocu, ce qui explique sa frustration, son trop-plein de tension qu’il n’évacue que rarement dans le lit conjugal, ainsi que le fait qu’il s’en prenne quasi-exclusivement au personnel féminin.

Normalement, vous ressentez vite l’envie de crier plus fort que lui pour lui faire comprendre qu’il n’est pas le seul à pouvoir faire cela, et surtout pour qu’il la ferme une bonne fois pour toutes. Conscient que cela ne ferait qu’aggraver les choses, vous vous ravisez ; d’autant plus que le rapport de force physique est très probablement en votre défaveur. Rassurez-vous, les personnes subissant la scène en même temps que vous ont le même raisonnement.

Il ne vient pas une seule seconde à l’idée du connard que, s’il se comporte comme cela dans la vie de tous les jours, il est relativement normal qu’il se fasse lourder de tous ses postes et peine autant à retrouver un travail. Il finit par s’en aller après d’interminables minutes au cours desquelles il aura enchaîné insultes, menaces et autres gesticulations en tout genre. Des études non-officielles ont prouvé que 72% des gens ayant assisté à ce type de scène souhaitent que ce genre d’individu se fasse écraser par un trois tonnes à peine sorti de l’agence où il s’est donné en spectacle.

Attention : le connard est parfois une mère de famille à peu près française. Rare mais possible.

 

 

LES PARTENAIRES DE RÉUNIONS DE GROUPE

Vous aurez la possibilité, si vous le souhaitez, de participer à ce que le Pôle Emploi appelle « Atelier de redynamisation de recherche d’emploi ». Le principe est le suivant : chaque chômeur parle de son expérience au cas où ça aiderait les autres, le tout encadré par des intervenants du Pôle Emploi qui y vont de leurs petits conseils.

Bref, je vous laisse imaginer l’ambiance top festive. Niveau redynamisation, ça se pose là.

Parce que je suis très gentil, et surtout parce que je m’y suis beaucoup fait chier, j’ai longuement observé les autres participants lors de ces réunions. Voici une liste non exhaustive des énergumènes que vous risquez de rencontrer.


Le chômeur lambda : parcours normal, personnalité banale, caractère simple, intelligence moyenne. Attend sagement son tour pour parler de sa voix monotone, ni trop élevée, ni trop basse. Il ne sert à rien et ne mérite donc pas que l’on s’attarde sur son cas outre mesure.


Le blasé : il est là par contrainte et ne s’en cache pas une seule seconde. Il tire la tronche et participe le moins possible aux échanges avec les autres chômeurs et les intervenants du Pôle Emploi. Ces derniers arrivent toutefois à lui arracher un sourire en lui posant une question, mais ce timide rictus n’est qu’une manière moqueuse d’exprimer ce qu’il pense de cette question, et du Pôle Emploi en général. Au début vous le trouvez franchement antipathique et souhaitez qu’il se barre vite, puisque cela semble également être son voeu le plus cher. Mais au fil des minutes, son comportement désinvolte vous plaît et vous finissez par l’envier. Parce qu’après tout, votre attitude consistant à jouer le jeu en souriant bêtement pendant plusieurs heures ne vous extirpe pas du chômage pour autant.


La petite vieille : pauvre petite chose sans défense ayant effectué pendant 35 ans le même boulot sans intérêt et sans avoir jamais évolué. Elle n’a qu’une formation minimale qu’elle n’a jamais valorisée, puisqu’elle vient tout juste d’apprendre l’existence de la validation des acquis de l’expérience. Autant dire qu’il est dramatique pour elle de se retrouver au chômage à cinq ans de la retraite. Sa discrétion et son sourire plein de candeur font peine à voir quand le personnel du Pôle Emploi lui assure que « oui oui, vous retrouverez quelque chose très vite ».


Le sosie : même profil, même parcours, même situation ; statistiquement peu probable, et pourtant il est comme vous et il est là. C’est celui qu’on espère ne jamais rencontrer ; forcément, plus il y a de chômeurs vous ressemblant, plus le bout du tunnel sera long à atteindre. Surtout que dans la plupart des cas, le sosie fait meilleure impression que vous : il fayote auprès des intervenants et sympathise plus facilement que vous avec les autres chômeurs. Insupportable.


Le canon : Alors que vous vous apprêtez à vivre six heures interminables, le canon entre dans la pièce et l’irradie de toute sa beauté. Sexy mais pas vulgaire, des yeux revolvers, un sourire ravageur. Contre toute attente, elle choisit de s’asseoir à côté de vous plutôt que de votre sosie, c’est un signe. Elle commence par s’excuser de vous avoir frôlé le coude. Au fil de la réunion, vous vous mettez à sympathiser et à discuter entre vous comme deux étudiants pendant un cours. Vous sentez qu’il y a une forte possibilité de prolonger la réunion en tête-à-tête. Pour la première fois, vous êtes heureux d’être sans emploi. Petit détail : le canon n’existe que dans votre imagination. Et oui, le chômage, c’est injuste.


L’intrus : que fait-il là ? La cinquantaine, un profil en béton armé. Jugez plutôt : de longues années d’expérience à des postes de cadre supérieur dans de très grandes entreprises. Il est intarissable sur ses différentes expériences et donne son avis sur tout, souvent de manière très pertinente. Du coup, sa présence à une réunion de chômeurs est fortement déprimante pour les autres demandeurs d’emploi. Si lui galère pour trouver du travail, alors…


Le bavard : vous le remarquez très vite. À peine arrivé, il dit bonjour à très haute voix et fait le tour de la pièce pour saluer tout le monde personnellement. Il se propose pour la distribution de café et se place dans un coin de la salle disposée en U afin de pouvoir prendre la parole en premier. Durant la réunion, il ne cesse de parler, de couper la parole, de poser des questions aux autres chômeurs sur leurs situations respectives, d’intervenir sur chaque sujet pour donner l’impression qu’il les maîtrise tous. Pourtant, a-t-il vraiment de quoi se vanter ? Après tout, lui aussi est au chômage ; il n’a donc pas spécialement intérêt à se mettre en avant, surtout vu ce qu’il a à dire. En effet, il parle autant que l’intrus, voire plus, sans se rendre compte qu’il est beaucoup moins intéressant.


L’inconscient : il est là de son plein gré, cet abruti. Il a décidé du jour au lendemain de tout plaquer pour créer sa boîte mais ne sait pas trop comment faire. Il parle beaucoup et distribue à tour de bras des cartes de visite pourries qu’il a gratuitement commandées sur Internet. C’est plus un manuel qu’un intellectuel, ce qui explique pourquoi il a autant la bougeotte. Soyez certains de le retrouver au même endroit dans cinq ans, après avoir fait couler sa future boîte et mis une quinzaine de personnes au chômage. Profitez-en quand même pour lui glisser un CV, on ne sait jamais.


Le mutant : version inférieure de l’inconscient, le mutant a lui aussi tout plaqué mais pour recommencer une carrière dans un tout autre domaine. Il n’a donc aucune expérience ni aucune formation correspondant à son nouveau projet. Et encore, parfois il ne sait même pas dans quelle activité se réorienter. Malgré son manque de jugeote, il finit par comprendre relativement vite qu’il a commis une grosse boulette.


L’insatisfait : il a un bon profil, son secteur fourmille d’opportunités d’emploi… et pourtant il est au chômage. Oui mais voilà, môssieur n’accepte pas n’importe quel salaire, môssieur veut travailler dans un domaine bien particulier, môssieur ne veut pas que son lieu de travail soit à plus d’une demi-heure de son domicile, môssieur ne veut pas travailler dans telle ou telle entreprise, môssieur veut des tickets resto, môssieur veut son treizième mois... Ignorez-le, vous n’arriverez pas à lui renvoyer un sourire même simulé, tant son manque de jugement vous consterne.

 

And last but not least, vous : de même que le blasé, vous êtes là par contrainte. Mais étant mieux élevé (et plus lâche), vous n’en laissez rien paraître. Vous faites semblant de vous intéresser à la réunion mais, intérieurement, vous vous moquez de la prestation fournie par les intervenants du Pôle Emploi (faut-il vraiment être deux pour lancer un fichier PowerPoint ???). Pour passer le temps, vous observez les autres demandeurs d’emploi sauf le chômeur lambda qui, rappelez-vous, n’en vaut pas la peine.

Vous vous concentrez pour ne pas hausser les épaules ou hocher la tête à chaque fois que l’insatisfait, l’inconscient et le mutant prennent la parole.

Vous en voulez au bavard de monopoliser autant le temps de parole alors que vous avez des choses mille fois plus intéressantes à dire.

Vous évitez de croiser le regard de la petite vieille pour ne pas qu’elle puisse penser qu’elle pourra entamer une conversation avec vous (c’est monstrueux, mais c’est vrai).

Vous priez pour que votre sosie trouve un travail à l’autre bout du pays, décide de faire le tour du monde ou, mieux encore, avale son extrait de naissance à très court terme. Suite à cela, vous espérez que ce genre de remarque ne vous vaudra pas de ressembler au blasé dans 30 ans.

Seul l’intrus arrive à vous intéresser, d’autant plus qu’il vous donne de précieux conseils. C’est tellement rare, profitez-en.

Au fur et à mesure que la réunion s’éternise, vous emmagasinez de la tension à tel point que vous souhaitez vous retrouvez en face du grincheux, voire du connard, pour pouvoir leur administrer une bonne tartine. Puis vous vous rappelez que vous êtes une petite crevette avec un courage à la hauteur de votre masse musculaire. Vous prenez votre mal en patience et attendez sagement la fin de la réunion.

Astuce : se demander si vous vous êtes autant emmerdé à la JAPD peut vous occuper trois bonnes minutes. C’est toujours bon à prendre.

 

Cette liste est bien évidemment non exhaustive et je suis persuadé que, si vous vous retrouvez dans la même situation, vous la complèterez en y ajoutant des individus dont vous ne soupçonniez pas qu’il eût été possible qu’ils existassent. Pas sûr que cette phrase soit correcte grammaticalement, j’ai tenté une construction un peu casse-gueule.

Enfin, dites-vous bien aussi que, si vous passez du temps à dénigrer intérieurement ces pauvres gens, il est tout à fait possible qu’ils se permettent de vous rendre la pareille. Il y en a qui se croient vraiment tout permis.

 

Générique : Bernard Minet - L’école des champions

 

* Et quand bien même ce ne serait pas de sa faute, un chômeur se doit de constamment anticiper les boulettes que le Pôle Emploi ne manquera pas de commettre à son égard.

** Variante : le gros connard saute les étapes de colère progressive pour passer directement aux vociférations.